dans Etudiants, EVAN, Master 1

Micro-détention | Clermont-Ferrand

 

Victoria Mure-Ravaud | Romane Demortier | Alexandre Laporte | Romain Orth

chef-d'oeuvre

 

 

L’univers de la détention est fondamentalement lié aux hommes et à l’expérience des hommes. Notre premier travail s’est appuyé sur l’accumulation de témoignages d’hommes et de femmes ayant un lien avec cet univers. Qu’ils soient détenus, surveillants, personnels divers, ou encore personnes extérieures lambdas, chaque membre de la société entretient un lien particulier avec cet univers et surtout sa transcription architecturale : le bâtiment « prison ».

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Nous avons tout d’abord relevé l’impact important de l’incarcération sur la santé des détenus, qu’elle soit physique ou mentale : baisse de l’acuité visuelle, blessures dues aux violences, baisse des notions d’intimité et de pudeur, troubles comportementaux, troubles sexuels, rupture de liens familiaux, amicaux et sociaux pour ne citer que ces quelques exemples. Un autre élément est ressorti dans nos recherches, insoupçonné mais pourtant logique, l’enfermement n’affecte pas seulement les détenus mais aussi les surveillants pénitentiaires, prisonniers malgré eux de ce système. La détention a également des répercussions sur les vies des familles de détenus. Au-delà de l’éloignement dû à l’incarcération, le simple fait de rendre visite à un détenu nécessite une longue préparation en amont, des temps de trajet souvent longs eux aussi, pour des retrouvailles de seulement 45mn.
Avec l’utilisation d’un champ lexical plutôt lié à la médecine et la santé, nous sommes partis à la recherche de « pathologies », de « cancers », de « symptômes » provoqués par la détention sur l’homme, mais aussi sur la ville et son territoire, une relation de l’ordre d’une « contamination ».

 

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De manière à rendre compte de ce « cancer carcéral » à l’échelle territoriale et urbaine, nous avons choisi d’analyser les prisons sur l’ensemble de la région Rhône-Alpes/Auvergne. Leur état sanitaire, les conditions de vie qu’elles imposent aux détenus, leur situation par rapport à la ville, à la fois par l’impact sur le foncier proche, le paysage urbain, leur lien aux services de transports, mais aussi leurs effectifs, en fonction de leur date de construction, leur typologie, etc nous ont semblé être des éléments déterminants pour tenter de définir au mieux les enjeux à grande et petite échelle d’un projet de « détention » à Clermont-Ferrand.

 

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L’univers de la détention, à l’échelle de l’édifice, est aussi imperceptible alors que composé d’éléments récurrents. Par conséquent, nous avons choisi de l’approcher par l’outil du fragment. L’objectif étant d’isoler ces éléments pour mieux rendre compte de leurs caractéristiques à la fois physiques en terme de spatialité, sensibles en les mettant en lien avec les témoignages recueillis au préalable, et symboliques par l’imaginaires qu’ils invoquent.

Nous avons ainsi élaboré un glossaire de ces fragments analysés. Il s’agissait dès lors de savoir quels espaces étaient la/les cause(s) des pathologies ou symptômes observés et où ils s’observaient sur le grand territoire.

 

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Les prisons aujourd’hui font figure de pièces urbaines complètement hermétiques, évidemment fermées sur elles-mêmes, et surtout de plus en plus isolées à l’écart des villes, imposant au site et au paysage une présence fabriquée par les normes et les réglementations sécuritaires. Plus que d’apporter des conditions de confort matériel, elles contribuent davantage à l’enfermement des détenus par leur isolement de la vie urbaine. Il ressort en effet que les vieilles prisons de centre-ville étaient certes connues pour leur insalubrité et leur vétusté, mais n’en demeuraient pas moins intégrées aux tissus urbains, à l’ambiance urbaine, aux bruits notamment. Leur impact était d’ailleurs moindre sur le foncier, comparativement à ce que l’on observe avec les nouvelles prisons.

 

Avec 70% de taux de récidive, la prison est l’institution publique pour laquelle on tolère un taux d’échec aussi important. Qui aujourd’hui imaginerait 70% d’échec scolaire ?

Là encore, nos voisins européens, notamment scandinaves, font figure de pionniers en élaborant des systèmes de détentions ouverts et en lien avec les condamnations, les profils des détenus, tout en facilitant leur réinsertion tant professionnelle que sociale.

 

Alors que le tout nouveau centre de détention de Riom vient d’ouvrir, quelle pourrait être notre alternative ?

 

 

 

La micro-détention en réseau comme hypothèse

 

Notre stratégie est donc d’élaborer un contre-projet à celui de Riom. Nous nous baserons donc sur son programme.

A l’inverse de la tendance actuelle, c’est à dire celle du regroupement des différents types de détentions au sein de complexes pénitenciers de plus en plus grands, nous faisons le choix, tout comme pour notre analyse, du fragment.

Cette fois, nous choisissons de fragmenter le programme de la prison en une variété d’édifices et de situations, en formulant l’hypothèse que chacune de ces potentielles situations a la capacité de répondre à tels profils, telles condamnations, tels types de détention. De cette façon, les nécessités programmatiques ne sont plus une contrainte mais un moyen pour rétablir une relation entre la prison et son territoire. Une relation qui devient fructueuse lorsqu’elle contribue à redynamiser des espaces délaissés, oubliés, en déshérence, ou peu fréquentés.

Conscient du surcoût qu’engendrerait la construction de plusieurs bâtiments à divers endroits au lieu d’un seul à côté d’une autoroute, nous considérerons alors la prison comme un outil/prétexte. Il s’agit d’ajouter un programme à l’édifice de la prison, pour en rentabiliser la construction d’une part, mais aussi pour amener les personnes extérieures à utiliser l’édifice. De cette façon, la prison retrouve indirectement le statut d’équipement public « de proximité » et génère de surcroît un espace public. Les programmes ajoutés peuvent déterminer l’implantation de la prison, puisqu’ils sont parfois déjà envisagés par les pouvoirs publics. Dans d’autres cas, ces programmes sont imaginés au regard de manques ou d’enjeux de développement constatés localement.

Pour répondre à la nécessaire accessibilité de chacune de ces situations, nous choisissons de les relier par le biais de la ligne de chemin de fer reliant Volvic à Clermont-Ferrand, et Clermont-Ferrand à Vic-Le-Comte. Un axe nord-sud en deux parties dont l’implantation des « micro-prisons » viendra pour la première partie dynamiser, et pour la seconde s’appuyer sur un trafic déjà efficace. Un axe figure de transect à travers les milieux ruraux, périurbains et urbains, entre reliefs et plaine.

 

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Deux étapes ont été nécessaires pour déterminer précisément ces situations. La première est liée au choix précis du site et du programme ajouté/associé à celui de la prison, et la seconde liée uniquement à la définition du programme de la prison pour chaque site repéré (effectifs, fonctionnements, personnels, etc.). Pour cela, un repérage des enclaves foncières, des sites en-devenir, des friches, mais aussi des projets envisagés à court terme a été nécessaire le long de l’axe ferroviaire. Il a fallu par ailleurs établir une liste exhaustive des détenus classés suivant leur profil de manière à définir des effectifs à la fois très précis et hiérarchisés.

 

Population carcérale29mars

 

 

Ainsi, le régime de détention « ouvert », c’est à dire où les détenus travaillent la journée et ne reviennent en prison qu’en début de soirée, sera situé dans les milieux ruraux. Seul ce régime permet aux détenus de se déplacer, et donc d’emprunter l’axe ferroviaire pour se rendre au travail. En milieu rural seront également implantés les pôles administratifs des centres de détention (peines supérieures à deux ans d’emprisonnement) et des maisons d’arrêt (peines inférieures à deux ans d’emprisonnement) de manière à ramener une activité tertiaire au sein des bourgs.

Vient ensuite le régime de détention « fermé », dans lequel nous retrouvons 3 « sous-régimes » : adapté, autonome et « inter-gration ». Le premier consiste en un emprisonnement continue, ne permettant aucune activité en dehors de la cellule excepté la promenade quotidienne d’une heure. Le second permet aux détenus de participer à des activités en dehors de sa cellule mais toujours au sein de la prison (salle de sport, bibliothèque, ateliers, etc.). Enfin, le dernier est imaginé comme étant une hybridation entre les régimes fermés et ouverts. Il s’agit de permettre aux détenus de travailler dans le programme ajouté à la prison. Dans ce cas, le détenu ne sort jamais du bâtiment, mais est tout de même en interaction avec le public. Ces 3 « sous-régimes » sont répartis sur l’ensemble du réseau.

L’éclatement du programme permet de limiter également l’effet d’enfermement indirect vécu par le personnel pénitencier. En effet, dans le cadre de cette stratégie territoriale, nous imaginons un fonctionnement en rotation. Le personnel n’est pas attaché à un édifice mais est amené à surveiller, d’une semaine à l’autre, différente micro-prison.

Dans cet esprit, le fonctionnement d’autres parties du programme liés à la prison, celui des cuisines par exemple. Cette fois, il s’agit d’implanter ponctuellement des cuisines centrales, qui prépareront les repas ensuite envoyés quotidiennement par un service de livraison interne, à toutes les micro-prisons. Les détenus en régime ouvert prépareront eux-mêmes leur repas à partir des denrées « brutes » qui leur seront livrer le matin par ce même service.

Sur une échelle d’effectifs allant de 30 à 110 détenus, ces « micro-prisons » auxquels s’ajoutent quai de gare, cantine, ateliers de théâtre pour la future Scène Nationale, cabinet médical, centre aquatique, gymnase, fablab ou encore bio-drive constituent autant d’occasions pour redéfinir à l’échelle architecturale le lien de ces édifices avec leur contexte proche. Une question s’est alors posée, celle de l’image renvoyée par la prison. Doit-elle être ce que la société attend d’elle ? Où doit elle évoluer avec le programme qui lui est ajouté ?

 

Dans le cadre d’une stratégie territoriale de « micro-prisons » en réseaux, est ce encore au programme de définir l’architecture, ou bien au territoire ?

Finalement, c’est à la fois le programme associé à la micro-prison ainsi que son contexte qui ont été les facteurs déterminants majeurs de l’écriture architecturale à adopter, rendant ainsi chaque situation unique. Par le biais de cette action, il s’agit aussi de changer la perception que les personnes extérieures à l’univers pénitentiaire ont de celui-ci. C’est envisager la détention comme une plus-value pour un territoire et non comme une gangrène.

Par ailleurs, ce travail d’adaptation des micro-prisons à leur territoire constitue un moyen de ne pas répéter les erreurs constatées en région Rhône-Alpes/Auvergne où les nouveaux centres de détention sont tous calqués systématiquement sur un modèle identique appliqué à travers le territoire.

 

 

Une stratégie territoriale, 8 situations de projets possibles, 5 situations de projets traitées, 4 étudiants

Le premier est en réalité double : deux petites situations rurales à Chanat-la-Mouteyre et à l’Etang, entre Durtol et Volvic au nord de Clermont-Ferrand, et accueillant des détenus en régime ouvert.

Le second s’inscrit en milieu urbain, sur le site de l’ancienne école d’architecture, Boulevard Cote Blatin à Clermont-Ferrand, et dans la perspective du renouvellement du quartier Kessler/Rabanesse. Il accueillera des ateliers de fabrication de décors pour la future Scène Nationale située deux rues plus au nord, et contribuera à créer un vaste espace public couvert pour le quartier. Les détenus seront incarcérés en régime fermé.

Le troisième est en milieu urbain, entre Montferrand et la zone industrielle du Brézet dans l’est de l’agglomération clermontoise, sur l’îlot St-Jean, le long des voies ferrées. L’équipement ajouté est un centre aquatique extérieur, en belvédère sur la ville, associé à une passerelle piétonne et cyclable au dessus des voies ferrées, à un parc mi public/ »mi détention », ainsi qu’à un fablab. L’effectif global est de 110 détenus en régime fermé.

Le dernier est situé en milieu rural, aux Marthes-de-Veyre, au sud de Clermont-Ferrand. Il s’installe au carrefour formé par bief, une rivière et le vieux bourg tout proche, sur le site occupé auparavant par un supermarché. Mêlant régime ouvert et fermé, la prison s’associe cette fois à un cabinet médical.